
Le lierre ne boit pas la sève de votre chêne, et les forestiers y voient même une sentinelle
Un poteau en béton convient au lierre aussi bien qu'un tronc, preuve qu'il ne demande à l'arbre qu'un appui. Quand il envahit une cime, c'est le plus souvent que l'arbre déclinait déjà. Entre-temps, ses fleurs d'octobre et ses baies d'hiver nourrissent insectes et oiseaux.

L'essentiel en 30 secondes
- Le lierre n'est pas un parasite : ses crampons collent à l'écorce sans la percer, et il se nourrit par ses propres racines.
- S'il gagne la cime, l'arbre déclinait le plus souvent déjà. Le risque vient alors de son poids et de la prise au vent.
- Pour l'enlever, on coupe les tiges au pied sans les arracher, en automne ou en hiver, pas entre mi-mars et fin août.
Sommaire
Dans bien des jardins, il y a ce vieux chêne dont le tronc disparaît sous un manchon vert sombre, et toujours quelqu'un pour décréter qu'il faudrait « dégager ça avant que ça le tue ». Regardez pourtant le poteau en béton au bord du chemin. Le même lierre y grimpe avec le même entrain, alors qu'il n'y a strictement rien à boire là-dedans.
Des crampons pour s'agripper, pas pour boire
L'argument vient des forestiers du CNPF, le Centre national de la propriété forestière. Si le lierre parasitait les arbres, il ne pourrait pas pousser sur des murs ou des poteaux. Il puise l'eau et les minéraux dans le sol par ses propres racines, et ses feuilles assurent sa photosynthèse. L'arbre lui sert d'échelle, rien de plus.
Les radicelles brunes qui hérissent ses tiges, les crampons, sont des racines aériennes modifiées. Elles adhèrent au support grâce à de nombreux poils et n'ont aucune fonction absorbante, précise une fiche de la province de Liège. Selon la Royal Horticultural Society (RHS) britannique et le CNPF, elles ne pénètrent pas l'écorce. Pensez à un pansement, qui tient sur la peau sans la percer.
Le voleur de sève existe, mais c'est le gui. Lui enfonce ses suçoirs à travers l'écorce jusque dans l'aubier pour y puiser l'eau et les sels minéraux, explique l'INRAE. La RHS nuance à peine : au pied, le lierre dispute un peu d'eau et de nutriments à l'arbre, et un peu de lumière en hauteur. Un arbre adulte en bonne santé s'en accommode.
Une cime envahie raconte d'abord la santé de l'arbre
Reste l'image qui nourrit la rumeur, celle de l'arbre mort emmailloté de lierre jusqu'au sommet. Les forestiers inversent la flèche. « Le lierre n'est pas la cause du dépérissement d'un arbre mais sa conséquence », écrit le CNPF, pour qui il ne perce, dans la très grande majorité des cas, que les houppiers d'arbres affaiblis. La RHS fait le même constat.
Tout se joue sur la lumière. Jeune, le lierre rampe au sol vers l'ombre des arbres, une phase sans fleurs qui peut durer jusqu'à plusieurs dizaines d'années selon le CNPF. Accroché à un tronc, il change de régime et réclame la pleine lumière pour fleurir. Sur un arbre vigoureux à la couronne dense, il reste surtout sur le tronc et les grosses branches. Dans la couronne clairsemée d'un arbre qui décline, la lumière passe, et le lierre monte. Il arrive donc après le problème, d'où l'idée du CNPF d'y voir une sentinelle.
Les risques réels sont mécaniques. Sur un arbre déjà mal en point, le poids du lierre peut déstabiliser la couronne par grand vent, note la RHS. Elle classe aussi parmi les cas à surveiller les jeunes arbres et les essences au feuillage clairsemé, frêne ou mélèze, que le lierre peut recouvrir jusqu'à les affaiblir. Un suivi mené en 2006 en forêt alluviale française, cité par l'institut suisse WSL, ne relevait d'ailleurs un risque accru de chute que pour les arbustes et les jeunes arbres. Un manchon épais peut enfin masquer une cavité ou du bois pourri. Près d'une maison, un vieil arbre très couvert mérite l'œil d'un professionnel.

Le dernier buffet ouvert avant l'hiver
Le lierre vit à contretemps. Ses petites ombelles jaune-vert s'ouvrent en septembre et en octobre, parfois jusqu'en novembre selon la RHS, quand presque tout le jardin a fermé boutique. Le WSL ne compte qu'une vingtaine d'autres espèces en fleurs à la même période. Abeilles, guêpes, syrphes et papillons y font le plein de nectar et de pollen avant le froid.
Une abeille sauvage a même calé sa vie sur ce calendrier. La collète du lierre (Colletes hederae) butine presque exclusivement ses fleurs, et ses adultes sortent de terre dès la fin août. Assez fréquente, elle n'a pourtant été décrite par les scientifiques qu'en 1993, notamment parce qu'elle ressemble beaucoup à une cousine.
Les baies prennent le relais entre janvier et avril, selon le WSL, quand la nature n'offre presque plus rien. Riches en graisses, note la RHS, elles nourrissent plus de 17 espèces d'oiseaux d'après le WSL, dont les merles et les grives. Rouge-gorge, troglodyte et accenteur mouchet nichent volontiers dans son feuillage, où la LPO signale des chauves-souris au repos. Si vous comptez installer une mangeoire cet hiver, le lierre du fond du jardin fera un garde-manger d'appoint.
Sur un mur sain il protège, dans une fissure il fait levier
Même débat pour les façades. À la demande d'English Heritage, des chercheurs d'Oxford ont suivi des murs anciens couverts de lierre. Leurs résultats, publiés en 2010, décrivent le feuillage comme une couverture isolante, qui tiédit la pierre par temps froid et la rafraîchit en pleine chaleur. Les murs couverts souffraient moins du gel, de la pollution et des sels que les murs nus.
Sur un mur abîmé, en revanche, le lierre s'insinue dans les fentes et les agrandit, prévient la LPO, au point qu'il devient très difficile de l'enlever sans emporter un morceau de mur. Ses crampons peuvent même se changer en vraies racines quand le support devient humide. Vérifiez donc les joints avant de laisser grimper une façade. Ensuite, une taille annuelle évite de surcharger la maçonnerie et garde le toit hors d'atteinte, conseille encore la LPO.
Le couper au pied, sans l'arracher et hors saison des nids
Sur un vieil arbre sain, le mieux est de ne rien faire. Sauf exception, le CNPF déconseille de « délierrer », et la LPO demande seulement de l'empêcher de gagner les branches. Un jeune arbre, lui, souffre de la concurrence pour la lumière, l'eau et les nutriments, prévient la RHS. Si vous venez de planter un arbre à racines nues, gardez donc son tronc dégagé.
S'il faut vraiment l'enlever, sur un arbre dépérissant au-dessus d'un chemin par exemple, la RHS conseille de couper les tiges au ras du sol. La partie haute meurt, ses feuilles sèches restent accrochées un moment, et l'on recoupe les repousses. Le geste qu'on voit partout, tirer sur les tiges pour décoller le manchon, est à oublier. Le CNPF demande de ne pas arracher le lierre et de le laisser sécher avant de l'enlever, car une coupe mal faite peut blesser l'arbre. Le WSL ajoute qu'une écorce formée à l'ombre du lierre risque des coups de soleil une fois mise à nu.
Côté calendrier, la LPO recommande de ne pas tailler ni élaguer du 16 mars au 31 août, le temps que les derniers oisillons quittent le nid. Elle conseille plutôt l'automne ou l'hiver, idéalement novembre et décembre. Et en toute saison, détruire le nid d'une espèce protégée reste un délit.
Vos questions
Faut-il aussi arracher le lierre au sol, autour du tronc ?
Pas pour un arbre adulte en bonne santé. C'est au ras du sol que le lierre étouffe le plus franchement. Dans un massif, rappelle la RHS, son tapis dense peut submerger les petites plantes. Là, on le limite sans état d'âme.
Le lierre est-il dangereux pour le chien ou le chat ?
Oui. Le WSL le classe toxique pour les chiens, les chats et les chevaux. En cas d'intoxication, l'Anses invite à appeler un centre antipoison vétérinaire.
Nos sources
- CNPF Hauts-de-France Normandie (Tess De Backer), « Le Lierre grimpant, un allié sylvicole à ne pas négliger », Parlons forêts n° 9, novembre 2025, et fiche pratique « Le Lierre grimpant : un sylviculteur à part entière », septembre 2025
- Royal Horticultural Society (RHS), fiche conseil « Ivy on trees and as groundcover »
- Doris Hölling, Institut fédéral de recherches WSL (Protection de la forêt suisse), « Le lierre sur les arbres forestiers : nuisible ou non ? », Waldwissen.net, 2025
- LPO, fiche Refuges LPO « Le lierre »
- LPO, « Nid en cours : ne taillez pas vos haies, n'élaguez pas vos arbres », 2023
- LPO, fiche conseil Refuges LPO « La haie champêtre et la loi »
- Province de Liège, fiche « Les espèces indigènes : le lierre grimpant (Hedera helix) », d'après la brochure « Plantes » du Centre Antipoisons de Belgique
- Petr Bogusch et al., « The spread of Colletes hederae Schmidt & Westrich, 1993 continues », Biodiversity Data Journal, vol. 9, 2021
- Université d'Oxford (Heather Viles), étude sur le lierre des murs anciens commandée par English Heritage, communiqué « Ivy can protect old walls », 2010
- INRAE, plateforme Ephytia, fiche sur le gui (Viscum album) en forêt
- Réserve naturelle nationale de l'Étang des Landes (Département de la Creuse), dépliant « Le lierre, un allié pour la nature »
- Anses, Vigil'Anses n° 14, bulletin des vigilances, juin 2021 (plantes d'ornement toxiques et conduite à tenir en cas d'exposition)
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