
Le flamant rose naît gris, et ses parents pâlissent à force de lui servir un lait rouge
À l'éclosion, le poussin n'a de rose que le bec et les pattes, et ça ne dure pas. Le reste viendra des salins, mue après mue, en trois ans environ. Quant à sa célèbre pose sur une patte, les chercheurs avancent deux explications, peut-être complémentaires.

L'essentiel en 30 secondes
- Le poussin naît couvert d'un duvet gris. Son bec et ses pattes, roses à l'éclosion, noircissent en une semaine environ.
- Le père et la mère le nourrissent d'un lait rouge chargé de pigments, sécrété par le haut du tube digestif, et pâlissent pendant l'élevage.
- Le rose définitif arrive vers 3 ans, grâce aux caroténoïdes de l'alimentation. En 2024, la seule colonie française nichait à Aigues-Mortes.
Sommaire
À l'aube du 7 août 2024, environ 150 volontaires ont refermé un cercle autour d'une « crèche » de poussins, au salin d'Aigues-Mortes. Comme chaque été, la Tour du Valat, institut de recherche camarguais consacré aux zones humides, menait le baguage, et 450 jeunes flamants ont reçu une bague, pesée et mesures à la clé. Dans cette troupe qui piétine, le rose se fait rare. Du gris, du brun, la teinte d'un vieux pull trop lavé.
Une boule grise aux pattes roses, qui noircissent en une semaine
Au départ, il y a un œuf, un seul, long de près de 9 cm et lourd d'environ 170 g. Perché sur une tourelle de boue d'une quarantaine de centimètres, il est couvé 29 jours par le mâle et la femelle, qui se relaient tous les trois ou quatre jours, décrit la Tour du Valat.
Le poussin qui en sort a la taille d'une balle de tennis, selon le zoo de San Diego. Il porte un duvet gris, un bec tout droit et des pattes un peu enflées, roses comme le bec. Ce rose-là ne tient pas. En une semaine environ, bec et pattes virent au noir, précise le zoo. Drôle de départ pour un flamant rose.
Vers dix jours, il quitte le nid pour la crèche des jeunes, un terme qu'emploient aussi les ornithologues anglophones. Le bec ne se courbera que plus tard, et le premier envol survient en général vers 80 jours, selon l'institut camarguais.
Un lait rouge, servi par le père comme par la mère
Les adultes, eux, partent se nourrir, parfois jusqu'à 150 km de la colonie, et ne rentrent qu'au crépuscule. Chacun retrouve alors son petit à ses cris, puis le nourrit bec à bec.
Ce qu'il lui sert porte un nom trompeur, le lait de jabot. Chez le flamant, il est produit par des glandes qui tapissent tout le haut du tube digestif, pas par le seul jabot, d'après The Birder's Handbook. Pendant environ deux mois, le jeune ne mange rien d'autre.
Et ce lait est rouge. Il doit sa couleur aux pigments du menu des parents, ceux que le poussin fixera un jour dans ses plumes, selon l'Animal Diversity Web (université du Michigan). The Birder's Handbook le décrit comme nettement plus gras et bien moins riche en protéines que le lait de jabot des pigeons. Le zoo de San Diego compare sa valeur nutritive à celle d'un lait de mammifère.

Pour les parents, la facture se lit sur le plumage. À force de céder leurs pigments, ils finissent la saison d'un rose très pâle, voire blancs, explique le zoo de San Diego, avant de retrouver leur couleur une fois les jeunes autonomes. Un flamant tout délavé en fin de saison a peut-être simplement élevé un petit.
Des microbes du sel aux plumes, trois ans pour rosir
Le flamant ne sait pas fabriquer ses caroténoïdes de toutes pièces (Scientific Reports, 2015). Il les puise dans son assiette et les transforme par oxydation. Au moins cinq pigments composent sa couleur, dont la canthaxanthine et l'astaxanthine, détaille la Tour du Valat.
La chaîne démarre, selon l'institut, chez des archées du genre Halobacterium, ces microbes qui contribuent à la couleur rouge des tables salantes en fin d'été. Viennent ensuite une algue microscopique, Dunaliella salina, puis les artémias qui la broutent, et enfin le flamant.
On lit souvent que le flamant doit son rose aux crevettes. C'est un raccourci : l'artémia, sa proie vedette des salins, est un minuscule crustacé branchiopode, pas une crevette. Le menu compte aussi des larves, des graines, voire du riz fraîchement semé, au grand dam des riziculteurs.
Les caroténoïdes doivent leur nom à la carotte, et c'est la même famille qui jaunit une partie des feuilles en automne. Chez le jeune, les plumes rosissent mue après mue, à mesure qu'elles se chargent de pigments, décrit le Wildfowl & Wetlands Trust britannique. La couleur ne devient définitive qu'à la maturité sexuelle, vers 3 ans, selon la Tour du Valat.
Reste le maquillage, au sens propre. Pendant les parades nuptiales, les flamants étalent sur leurs plumes la sécrétion de leur glande uropygiale, chargée de caroténoïdes. Une étude menée avec la Tour du Valat (Ecology and Evolution, 2021) a montré que, privées de cet entretien, les plumes exposées au soleil pâlissent. Le rose du flamant se retouche, comme un rouge à lèvres.
La seule colonie de France a changé d'adresse
De 1969 au milieu des années 2010, la grande colonie française a niché presque chaque année sur l'étang du Fangassier, dans les Bouches-du-Rhône. Son histoire tient du bricolage inspiré. Les flamants s'y entassent d'abord sur un îlot trop petit. La Tour du Valat fait alors construire, avec la compagnie des Salins, un îlot artificiel de 6 200 m², que les oiseaux boudent quatre ans. En février 1974, on y bâtit 500 faux nids. Le leurre marche, et dès le printemps la moitié de la colonie s'y installe. Le site accueillera en moyenne 11 500 couples, près d'un tiers des nicheurs de Méditerranée occidentale.
Depuis, l'action s'est déplacée dans le Gard. En 2024, la Tour du Valat présentait le salin d'Aigues-Mortes comme le seul site de nidification du flamant rose en France, et y coordonnait le baguage pour la septième fois consécutive. Les effectifs y font le yoyo : plus de 20 000 couples en 2020, environ 13 000 en 2024 pour quelque 3 000 poussins, une saison plombée surtout par un printemps très orageux. Ces écarts n'ont rien de surprenant chez un oiseau aussi mobile, capable de nicher en Camargue une année, puis en Andalousie ou en Sardaigne la suivante.
Le suivi, structuré depuis 1977, a aussi ses doyens. En 2024, les observateurs ont identifié 27 oiseaux bagués poussins en 1977. Ils avaient 47 ans.
Sur une patte, le flamant dort pour deux raisons possibles
Une autre énigme tient à cette manie de piquer un somme en équilibre, le bec glissé dans les plumes.
La première piste est thermique. En 2010, Matthew Anderson et Sarah Williams ont publié dans Zoo Biology une série d'observations de flamants des Caraïbes captifs. Les oiseaux posés dans l'eau se tenaient plus souvent sur une patte que ceux restés au sec, et cette proportion baissait quand la température montait. Pour eux, la posture aide l'oiseau à réguler sa température. Aucun, au passage, n'avait de patte préférée.
L'autre piste est mécanique. En 2017, Young-Hui Chang (Georgia Tech) et Lena Ting (université Emory) ont décrit dans Biology Letters une expérience un brin macabre : un cadavre de flamant, posé sur une seule patte, restait stable sans la moindre activité musculaire, ce qu'il ne faisait pas sur deux. Ils en déduisent, prudemment, qu'un mécanisme passif pourrait porter l'oiseau à peu de frais, sans avoir mesuré sa dépense d'énergie. Et rien n'interdit que chaleur et mécanique jouent ensemble.
Vos questions
Où voir des flamants roses en France ?
En Camargue toute l'année, et plus largement dans les zones humides du littoral méditerranéen. Les silhouettes grises ou brunes parmi les adultes sont des jeunes.
J'ai repéré un flamant bagué, que faire ?
Notez le code de sa bague en plastique, lisible à distance, sa couleur et la patte qui la porte, avec la date et le lieu précis. Transmettez le tout à la Tour du Valat.
Nos sources
- Tour du Valat (Arnaud Béchet, Marc Thibault, Olivier Boutron), « Les flamants roses en Camargue », collection Sciences & Gestion, édition imprimée en 2022
- Tour du Valat, actualité sur le baguage des flamants roses au salin d'Aigues-Mortes, août 2024
- Tour du Valat, actualité sur le baguage des poussins de flamants roses aux salins d'Aigues-Mortes, août 2020
- San Diego Zoo Wildlife Alliance, fiche animale consacrée aux flamants
- Animal Diversity Web (université du Michigan), fiche consacrée au flamant des Caraïbes, Phoenicopterus ruber
- Paul R. Ehrlich, David S. Dobkin et Darryl Wheye, The Birder's Handbook, essai « Bird Milk », 1988 (mis en ligne par l'université Stanford)
- Wildfowl & Wetlands Trust (WWT Slimbridge), « Turning pink(er) gradually », 2015
- M. C. Chiale et al. (dont Arnaud Béchet, de la Tour du Valat), « The color of greater flamingo feathers fades when no cosmetics are applied », Ecology and Evolution, 2021
- K. J. Yim et al., « Occurrence of viable, red-pigmented haloarchaea in the plumage of captive flamingoes », Scientific Reports, 2015
- M. J. Anderson et S. A. Williams, « Why do flamingos stand on one leg? », Zoo Biology, 2010
- Y.-H. Chang et L. H. Ting, « Mechanical evidence that flamingos can support their body on one leg with little active muscular force », Biology Letters, 2017
- Dictionnaire Larousse, entrées « flamant » et « carotène »
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