
Grues cendrées : pourquoi ces grands oiseaux qui traversent la France en octobre volent en V
Un cri de trompette rouillée tombe du ciel, on lève la tête et une longue flèche grise file vers le sud-ouest. Les grues cendrées sont de retour. Leur formation en V intrigue depuis longtemps, et des capteurs posés sur des oiseaux migrateurs ont fini par montrer ce qui se joue à chaque battement d'aile.

L'essentiel en 30 secondes
- À l'automne 2025, au moins 343 000 grues cendrées ont été observées en migration active au-dessus de la France, selon la LPO.
- En V, chaque oiseau se place dans l'air ascendant créé par l'aile de celui qui le précède et cale ses battements sur les siens.
- Une grue morte ou malade ne se touche pas : on prévient l'Office français de la biodiversité ou la mairie.
Sommaire
On les entend avant de les voir. Un cri rauque, répété, qui roule dans le ciel comme une trompette fatiguée. Puis la silhouette apparaît : des dizaines, parfois des centaines de grands oiseaux gris, cou tendu, pattes en arrière, alignés en flèche. Chaque automne, la scène se répète de la Lorraine aux Landes.
Des centaines de milliers de grues au-dessus de nos têtes
La grue cendrée compte parmi les plus grands oiseaux d'Europe. Elle mesure entre 1 m et 1,20 m de haut, déploie 2 m à 2,20 m d'envergure et pèse de 4 à 6 kg, rappelle la LPO Champagne-Ardenne, qui suit sa migration depuis des années avec un réseau d'observateurs bénévoles. La tache rouge sur la tête des adultes n'est pas un plumage : c'est une zone de peau nue, très irriguée, dont l'éclat varie selon l'excitation de l'oiseau.
La grande majorité des grues qui passent par la France nichent en Suède, en Norvège, en Finlande, dans les pays baltes, en Pologne et en Allemagne. Quand l'hiver gèle les sols et les étangs du nord, elles ne trouvent plus à manger et descendent vers le sud-ouest. Elles entrent en France entre le Grand Est et l'Aquitaine, et environ deux tiers d'entre elles poursuivent jusqu'en Espagne, selon la LPO.
Les chiffres donnent le vertige. À l'automne 2025, l'association a recensé au moins 343 000 grues en migration active au-dessus du pays, un minimum puisque beaucoup passent de nuit. Le matin du 19 octobre, 42 000 grues stationnaient au lac du Der, entre la Marne et la Haute-Marne, et 44 200 le 11 novembre. Certaines restent l'hiver : le record français d'hivernage atteint 186 946 oiseaux en janvier 2024.
Le V, une affaire de tourbillons
Pourquoi cette forme ? Une aile qui bat ne fait pas que soutenir l'oiseau. Au bout de chaque aile, l'air s'enroule en tourbillon. Derrière l'oiseau, juste dans son sillage, l'air est rabattu vers le bas, ce qui pénalise celui qui suit. Mais un peu sur le côté, au-delà du bout de l'aile, l'air remonte. Un oiseau qui se place dans ce courant ascendant est porté gratuitement, un peu comme un cycliste à l'abri dans une échappée.
La géométrie du V découle de ce principe : chaque oiseau se décale en diagonale par rapport à celui qui le précède, pour loger le bout de son aile dans l'air qui monte. Les observateurs du lac du Der le constatent sur les grandes troupes : les groupes lâches s'organisent en lignes ou en V, et les plus gros vols forment des chevrons ou de larges arcs, décrivait Reporterre.

Ce que les capteurs ont révélé
Restait à prouver que les oiseaux exploitent vraiment ce courant. En 2014, une équipe menée par Steven Portugal, du Royal Veterinary College de Londres, a publié dans la revue Nature une étude sur des ibis chauves, une espèce menacée réintroduite en Europe et guidée en migration derrière un ULM. Quatorze oiseaux portaient un GPS et une centrale inertielle qui enregistraient chacun de leurs battements d'aile pendant 43 minutes de vol migratoire.
Résultat : les ibis se positionnaient aux endroits que la théorie aérodynamique désigne comme optimaux. Mieux, ils synchronisaient leurs battements avec l'oiseau de devant, de façon à ce que le bout de leur aile suive la même trajectoire dans l'air ascendant. Et quand un ibis se retrouvait directement derrière un autre, il battait des ailes en opposition de phase, une manière probable de limiter l'effet du courant descendant.
Le gain d'énergie avait déjà été mesuré sur une autre espèce. En 2001, Henri Weimerskirch, chercheur au CNRS, et ses collègues avaient équipé de cardiofréquencemètres des pélicans blancs dressés à suivre un bateau et un ULM. Leur rythme cardiaque baissait nettement en formation, une économie d'énergie de l'ordre de 11 à 14 % selon l'étude publiée dans Nature, grâce à des phases de vol plané plus longues.
Un automne 2025 endeuillé par la grippe aviaire
La migration de 2025 a aussi été marquée par un épisode d'influenza aviaire d'une ampleur rare chez les grues. Dès le 17 octobre, des oiseaux au comportement anormal ont été signalés autour du lac du Der : peu farouches, ils tournaient sur eux-mêmes ou percutaient des obstacles. Le 29 octobre, un comptage sur les seuls dortoirs du lac a dénombré au moins 4 600 grues mortes, selon la LPO. Les oiseaux avaient contracté le virus en Allemagne.
L'association estime qu'entre 10 et 15 % de la population passant par la France est morte en quelques semaines, avant que la maladie ne recule nettement en décembre. Des cas ont aussi été relevés chez des mammifères, comme le renard.
Lever la tête au bon moment
Les grandes vagues de passage se produisent souvent par vent de nord-est, quand la météo pousse les oiseaux vers le sud-ouest. En 2025, la première est arrivée entre le 13 et le 21 octobre, d'autres ont suivi en novembre et jusqu'à fin décembre. La LPO rappelle que les observations saisies en ligne par le public permettent de suivre les déplacements presque en temps réel.
Pour observer les grues posées, les réserves naturelles et les grands lacs de Champagne, de Lorraine ou des Landes organisent des sorties encadrées. Restez à distance des dortoirs et des champs où elles se nourrissent : un oiseau dérangé dépense une énergie dont il a besoin pour la suite du voyage. Les flamants roses, qui naissent gris, ont eux aussi leurs secrets de plumage.
Vos questions
Pourquoi les grues crient-elles autant en vol ?
Ces cris portent loin, et les ornithologues y voient un moyen de garder le contact au sein du groupe, notamment entre parents et jeunes de l'année, qui migrent ensemble. Le jeune se reconnaît à son plumage brunâtre, sans le contraste noir, blanc et rouge de la tête des adultes.
Les grues nichent-elles en France ?
Oui, mais en petit nombre. Une population nicheuse s'est installée en Lorraine depuis 1995 et progresse régulièrement, selon la LPO.
Nos sources
- LPO Champagne-Ardenne, « La Grue cendrée en France, migration et hivernage, saison 2025-2026 », 2026
- Steven J. Portugal et al., « Upwash exploitation and downwash avoidance by flap phasing in ibis formation flight », Nature, vol. 505, 2014
- Henri Weimerskirch et al., « Energy saving in flight formation », Nature, vol. 413, 2001
- Bernhard Voelkl et al., « Matching times of leading and following suggest cooperation through direct reciprocity during V-formation flight in ibis », PNAS, vol. 112, 2015
- Reporterre, « Les grues cendrées au lac du Der, une migration son et lumière »
- Préfectures (Loire-Atlantique, Isère, Morbihan), consignes en cas de découverte d'oiseaux sauvages morts, influenza aviaire
Article vérifié avant publication
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