
Molière écrivait « septante-neuf » : pourquoi la France dit soixante-dix et la Belgique septante
Pendant des siècles, le français a compté par dix et par vingt à la fois. Paris a fini par choisir quatre-vingts, Bruxelles et Lausanne ont gardé septante et nonante. En chemin, on croise un hôpital de trois cents aveugles, les lunettes de Villon et une énigme que personne n'a résolue.

L'essentiel en 30 secondes
- L'ancien français disait setante, oitante et nonante, hérités du latin, et comptait aussi par vingt. Les deux systèmes ont cohabité des siècles.
- En 1694, l'Académie constate qu'on dit quatre-vingts « dans le discours commun » et laisse huitante aux calculs d'arithmétique.
- En Suisse, huitante ne vit qu'en Vaud, en Valais et à Fribourg. Genève, Neuchâtel, le Jura et la Belgique disent quatre-vingts.
Sommaire
- Setante, oitante, nonante : le latin presque intact
- Gaulois, Normands ou gros sous : l'origine reste une énigme
- Six-vingts, quinze-vingts et même dix-neuf vingt
- Trois cents aveugles, une paire de lunettes et une légende de croisade
- Vaugelas tranche, l'Académie enregistre
- Septante à Bruxelles, huitante à Lausanne, quatre-vingts à Genève
- Le s de quatre-vingts, une règle déjà écrite en 1694
Au troisième acte du Bourgeois gentilhomme, monsieur Jourdain sort ses comptes et déroule, ligne par ligne, tout ce qu'il a avancé au comte Dorante. Deux cents louis, puis « une autre fois six vingts ». Plus loin, « deux mille sept cent quatre-vingts livres à votre tailleur », puis « quatre mille trois cent septante-neuf livres douze sous huit deniers à votre marchand ». Deux façons de compter sur la même liste, en 1670, et personne sur scène ne sourcille. Le français de Molière n'avait pas encore choisi entre la dizaine et la vingtaine.
Setante, oitante, nonante : le latin presque intact
Le latin comptait sagement par dizaines (septuaginta, octoginta, nonaginta), et l'ancien français en a tiré ses propres mots. Le Trésor de la langue française (TLFi) relève « nunante » vers 1120 dans le Voyage de saint Brendan, « setante » dans la première moitié du XIIe siècle et « oitante », ancêtre de huitante, vers 1140. Le premier « quatre vinz » qu'il recense arrive vers 1170.
Les deux systèmes ont grandi côte à côte, au point de partager parfois la même phrase. En 1432, dans un traité de cosmographie cité par le Dictionnaire du moyen français, l'astronome Jean Fusoris écrit que Jupiter est plus grand que la Terre « nonante et .V. fois, c'est a dire .IIIIxx. et .XV. fois ». Les points encadrent des chiffres romains, et IIIIxx se lit simplement quatre fois vingt.
Gaulois, Normands ou gros sous : l'origine reste une énigme
Personne ne sait au juste d'où vient ce compte par vingt, que le latin ignorait. Une piste regarde vers les Celtes, les Gaulois ayant pu léguer l'habitude de compter par vingtaines. Une autre regarde vers le Nord et les Normands. Sylviane Schwer, qui a retracé en 2020 l'histoire de notre numération pour l'APMEP, l'association des professeurs de mathématiques, l'écrit clairement : cette origine « n'est pas éclaircie ».
Elle avoue pencher pour une troisième piste, plus prosaïque : l'argent. La réforme monétaire carolingienne a fixé la livre à vingt sous, et le sou à douze deniers. Le système a duré des siècles, puisque monsieur Jourdain compte encore en livres, sous et deniers.
La piste gauloise garde des partisans enthousiastes. La revue Défense du français présentait quatre-vingts comme « un des derniers souvenirs linguistiques de nos ancêtres les gaulois, qui comptaient par vingtaines ». La phrase est jolie, elle n'est pas démontrée. On prête d'ailleurs bien d'autres héritages aux Celtes, à commencer par Halloween et ses lanternes de navet.

Six-vingts, quinze-vingts et même dix-neuf vingt
La vingtaine ne s'arrêtait pas à quatre-vingts. En 1694, la première édition du Dictionnaire de l'Académie française explique que, « dans la maniere ordinaire de compter », on dit « Quatre-vingt, six vingt, & mesme quelquefois, Sept vingt, huit vingt, onze vingt, & ainsi du reste jusques à dix-neuf vingt ». Soit 380. On ne dit en revanche « jamais » deux vingt, trois vingt, cinq vingt ni dix vingt.
Molière en joue pour faire rire. Dans L'Avare, l'entremetteuse Frosine lit les lignes de la main d'Harpagon, qui avoue soixante ans « bien comptés », et le flatte sans vergogne : « je disais cent ans ; mais vous passerez les six-vingts ». Cent vingt ans, rien que ça. En 1692, Racine raconte à Boileau avoir vu la veille « six vingt mille hommes » alignés pour une revue militaire.
Trois cents aveugles, une paire de lunettes et une légende de croisade
Le plus célèbre rescapé de ce compte se trouve à Paris. Vers 1260, Saint Louis fonde près du Louvre « la maison des pauvres aveugles de Paris », prévue pour quinze fois vingt pensionnaires. Trois cents places, d'où le nom de Quinze-Vingts, rappelle l'hôpital lui-même. Deux siècles plus tard, François Villon s'en amuse dans son Testament. Il lègue aux Quinze-Vingts, « qu'autant vauldroit nommer Troys Cens », ses « grans lunectes », sans les étuis. Offrir ses lunettes à des aveugles : l'humour de Villon ne s'embarrasse pas de délicatesse.
Une légende plus spectaculaire veut que Saint Louis ait fondé la maison pour 300 chevaliers revenus de croisade les yeux crevés par les Sarrasins. L'hôpital la date du XVIe siècle et précise que le récit est « sérieusement contesté par les historiens ». Installé depuis 1779 dans l'ancienne caserne des Mousquetaires noirs, l'établissement soigne aujourd'hui les maladies des yeux.
Vaugelas tranche, l'Académie enregistre
On lit souvent que l'Académie française aurait imposé quatre-vingts. Le basculement avait pourtant commencé bien avant elle. Dès 1550, le grammairien Louis Meigret décrit une manière de compter « plus reçue et approuvée », par laquelle « nous disons soixante et dix pour septante ». En 1647, dans ses Remarques sur la langue françoise, Vaugelas, l'un des premiers académiciens, réserve septante à la traduction des Septante. Ailleurs, « il faut toujours dire soixante-dix, & quatre-vingt & non pas octante, & quatre-vingt-dix, & non pas nonante ». En 1680, Richelet confirme : « on dit quatrevingt-dix ».
Le dictionnaire de 1694 constate plus qu'il n'ordonne. Huitante « n'est point en usage dans le discours commun, on dit, Quatre-vingts », mais « on s'en sert dans les supputations d'Arithmetique ». Septante et nonante reçoivent le même traitement.
Sylviane Schwer y lit un retournement inattendu. À la Renaissance, les milieux lettrés revenaient au décimal, portés par la mode italienne (l'italien dit settanta). Les académiciens, agacés, ont défendu la vingtaine en invoquant l'usage populaire, histoire de se démarquer de ces voisins jugés trop vulgaires.
La France lâche prise lentement. Voltaire écrit encore en 1763 qu'il en a « bientôt septante ». Au XIXe siècle, Littré va jusqu'à regretter nonante, qui « a vieilli, et c'est dommage », et souhaite que septante revienne et « chassât soixante-dix ». Peine perdue.
Septante à Bruxelles, huitante à Lausanne, quatre-vingts à Genève
Hors de France, l'ancien usage a tenu bon. En Belgique, septante et nonante gardent une « vitalité élevée et stable, tant en Wallonie qu'à Bruxelles », selon la Base de données lexicographiques panfrancophone (BDLP). Pour 80, les Belges disent quatre-vingts. Le huitante que certains dictionnaires leur prêtent n'est pas confirmé par les relevés récents, note le volet suisse de la base.
La Suisse romande dit septante et nonante partout, mais se divise sur 80. Huitante est l'usage des cantons de Vaud, du Valais et de Fribourg, et il s'écrit jusque dans la presse : en 1993, Le Nouveau Quotidien crédite Linford Christie d'un 100 mètres en « neuf secondes et huitante-sept centièmes ». Genève, Neuchâtel, le Jura et la partie francophone du canton de Berne disent quatre-vingts.
Septante et nonante vivent aussi dans la Vallée d'Aoste, au Congo-Kinshasa, au Rwanda et au Burundi, et nonante résiste par endroits dans l'est de la France, de la Lorraine au Beaujolais. Les Suisses, eux, savent jongler. Un manuel de bon usage signé Dudan conseillait de dire chez soi « la guerre de Septante », mais « la guerre de Soixante-dix » devant des Français de France.
Le s de quatre-vingts, une règle déjà écrite en 1694
L'édition de 1694 prévoit déjà le fameux s : vingt multiplié prend un s devant un nom (« quatre-vingts ans »), mais pas devant un autre nombre (« quatre-vingt-deux »). La Grammaire Larousse de 1964, citée par le TLFi, voyait cette « bizarrerie orthographique » sortir peu à peu de l'usage et rappelait qu'un arrêté du 26 février 1901 en rendait l'application facultative. L'Académie, elle, n'a pas cédé. Sa dernière édition précise que quatre-vingts s'écrit sans s quand il est suivi d'un autre nombre ou employé comme ordinal. On écrit donc quatre-vingts ans et un mètre quatre-vingts, mais quatre-vingt-un dollars, quatre-vingt mille euros, page quatre-vingt et les années quatre-vingt.
Devant million, qui est un nom, le s reste en place (quatre-vingts millions). Et l'on dit vingt et un, soixante et onze, mais quatre-vingt-un et quatre-vingt-onze, sans « et ».
Nos sources
- Molière, Le Bourgeois gentilhomme (1670), acte III, scène 4, et L'Avare (1668), acte II, texte de l'édition Louandre (1910)
- Dictionnaire de l'Académie française, 1re édition (1694), articles « vingt », « septante », « huitante » et « nonante »
- Dictionnaire de l'Académie française, 9e édition, articles « quatre-vingts », « septante », « nonante », « huitante » et « octante »
- ATILF (CNRS et université de Lorraine), Trésor de la langue française informatisé, articles « septante », « nonante », « huitante », « octante », « quatre-vingts » et « soixante-dix »
- ATILF, Dictionnaire du moyen français, articles « nonante », « quinze-vingts » et « lunette »
- Émile Littré, Dictionnaire de la langue française (1863-1872), articles « septante », « nonante », « quatre-vingts » et « vingt »
- Hôpital national des Quinze-Vingts, page « Un peu d'histoire » de son site officiel
- Base de données lexicographiques panfrancophone (AUF et Université Laval), bases Belgique et Suisse, fiches « septante », « nonante », « huitante » et « octante »
- Sylviane R. Schwer, « Histoire de la numération », 1re et 2e parties, Les Chantiers de pédagogie mathématique (APMEP Île-de-France), n° 185 et 186, 2020, qui cite Vaugelas, Remarques sur la langue françoise (1647)
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