
Halloween se creusait dans un navet bien avant la citrouille, et un musée irlandais en garde la grimace
En 1943, une institutrice du Donegal envoie au Musée national d'Irlande une lanterne taillée dans un navet. Le légume pourrissait, le musée en a sauvé la grimace dans le plâtre. Elle raconte un Halloween sans citrouille, et bouscule quelques idées reçues sur ses origines celtes.

- Au XIXe siècle, dans des régions d'Irlande, d'Écosse, du pays de Galles et d'Angleterre, on creusait navets, rutabagas ou betteraves
- Le Musée national d'Irlande expose le moulage en plâtre d'une lanterne-navet du Donegal, donnée en 1943 et du type fabriqué vers 1900
- Aux États-Unis, la citrouille a d'abord été un emblème des récoltes et de Thanksgiving, avant de devenir celui d'Halloween
Sommaire
- Le navet de Fintown, sauvé par un moulage en plâtre
- Navet, rutabaga ou betterave, on creusait ce qui poussait
- Le diable, une braise et un avare nommé Jack
- Ce que l'on sait de Samhain, on le doit à des moines
- Toussaint : Rome a d'abord honoré ses martyrs en mai
- En Amérique, la citrouille a d'abord fêté les récoltes
- Vos questions
Au Musée national d'Irlande, dans le comté de Mayo, une tête ronde fait la grimace. Visage pincé, air furieux. C'est une lanterne d'Halloween taillée dans un navet. Enfin, presque. Ce que l'on regarde est un moulage en plâtre peint, car le légume d'origine a connu le destin ordinaire des navets. Cette tête de mauvais coucheur rappelle qu'Halloween s'est éclairé aux racines bien avant de virer à l'orange.
Le navet de Fintown, sauvé par un moulage en plâtre
L'histoire commence en 1943. Une institutrice en poste près de Fintown, dans le comté de Donegal, envoie au musée une lanterne creusée dans un navet, en précisant que c'est le modèle qu'on fabriquait dans le coin vers 1900. Si elle s'en sépare, rapporte Clodagh Doyle, conservatrice adjointe au musée, c'est que plus personne n'en taille, même si la coutume reste dans les mémoires.
Le navet, lui, se décomposait. Le musée en a fait réaliser une réplique, modelée et peinte par son artiste maison, Eileen Barnes. C'est cette copie qu'expose le Museum of Country Life, l'antenne du musée consacrée à la vie rurale, à Turlough Park, près de Castlebar.
Selon la notice du musée, on glissait une bougie dans l'original et on s'en servait pour faire peur aux gens la nuit du 31 octobre. « On croyait que beaucoup d'âmes de morts erraient en cherchant leur chemin, et qu'elles n'étaient pas toutes bonnes, il pouvait aussi y avoir de mauvais esprits », expliquait Clodagh Doyle en 2017 à l'agence Catholic News Service. Croisée au détour d'un chemin, la grimace éclairée de l'intérieur devait faire son effet.
Navet, rutabaga ou betterave, on creusait ce qui poussait
« Navet » est une traduction commode. En Irlande, d'après National Geographic, on taillait des visages effrayants dans des légumes-racines : navets, betteraves, et même pommes de terre. En Écosse, turnip, ou neep en scots, sert aussi à nommer le rutabaga, ce cousin à chair jaune. Dans le Somerset, au sud-ouest de l'Angleterre, le village de Hinton St George célèbre le dernier jeudi d'octobre sa Punkie Night, dont la lanterne traditionnelle est une betterave fourragère, la mangel-wurzel.
L'historien Ronald Hutton situe ces légumes évidés, souvent sculptés de visages grotesques, au XIXe siècle, dans des régions d'Angleterre, d'Irlande, du pays de Galles et d'Écosse. « Les lanternes en métal coûtaient assez cher, alors on évidait des légumes-racines », résume Nathan Mannion, conservateur à EPIC, le musée de l'émigration irlandaise de Dublin.

Le diable, une braise et un avare nommé Jack
La légende censée expliquer le nom anglais de la lanterne, jack-o'-lantern, circule en une foule de versions. La trame la plus courante met en scène Stingy Jack, Jack l'Avare, un Irlandais buveur et roublard. Il piège deux fois le diable, changé en pièce de monnaie puis coincé dans un arbre marqué d'une croix. À sa mort, le paradis ne veut pas de lui, l'enfer non plus. Le diable lui lance une braise, que Jack loge dans un navet creusé pour éclairer son errance éternelle.
Le dictionnaire bouscule pourtant la chronologie. Selon le Merriam-Webster, jack-o'-lantern désigne au XVIIe siècle un homme muni d'une lanterne, comme un veilleur de nuit, ainsi que le feu follet des marais. Pour la lanterne évidée, le premier emploi imprimé connu remonte aux années 1830, sous la plume de l'Américain Nathaniel Hawthorne.
Une variante du Shropshire, rapportée par la folkloriste Katharine Briggs, ressemble beaucoup à notre Jack : un forgeron nommé Will reçoit du diable un charbon ardent, dont il se sert pour égarer les voyageurs dans les marécages. Pas l'ombre d'un légume. Le nom existait donc bien avant la lanterne sculptée. Quant au navet, bien malin qui pourrait dire à quel moment il s'est glissé dans l'histoire.
Ce que l'on sait de Samhain, on le doit à des moines
Halloween hérite en partie de Samhain (Samain en vieil irlandais), qui marquait autour du 1er novembre l'entrée dans l'hiver. C'est l'une des quatre grandes fêtes saisonnières du calendrier gaélique, avec Imbolc, Bealtaine et Lughnasa. On la connaît par des récits irlandais du Moyen Âge, mis par écrit par des moines chrétiens, ce qui laisse de la marge à l'interprétation.
L'idée d'un « Nouvel An celte », avancée vers 1900 par le celtisant John Rhys, a été popularisée par l'anthropologue James Frazer, qui voyait aussi dans Samhain une fête païenne des morts. Ronald Hutton juge ces preuves bien minces. Même le nom résiste : la traduction « fin de l'été », répétée partout, laisse nombre de linguistes sceptiques, et Xavier Delamarre le rattache plutôt à un terme celtique signifiant « réunion, assemblée ».
Toussaint : Rome a d'abord honoré ses martyrs en mai
Le mot Halloween, lui, est chrétien. C'est la contraction de All Hallow Even, la veille de la Toussaint, attestée vers 1700 selon le Merriam-Webster. D'après la Catholic Encyclopedia, en Occident, l'histoire commence au printemps, quand le pape Boniface IV consacre le Panthéon à la Vierge et à tous les martyrs un 13 mai, en 609 ou 610. Le 1er novembre ne s'impose à toute l'Église qu'au IXe siècle, sous Grégoire IV.
Le choix de ce jour reste discuté. Frazer y voyait une manière de christianiser Samhain, Hutton penche pour une idée venue du monde germanique. En France, c'est la Toussaint qui a hérité des fleurs, les chrysanthèmes en tête.
En Amérique, la citrouille a d'abord fêté les récoltes
On raconte que les immigrants irlandais, arrivés en masse après la grande famine de 1845, ont troqué le navet contre la citrouille, une courge d'origine américaine, abondante et plus facile à creuser. La chronologie est plus tordue. Le jack-o'-lantern creusé figure chez Hawthorne dès les années 1830, avant la famine. Et dans La Légende de Sleepy Hollow, publiée en 1820, le cavalier sans tête lance sa « tête » sur Ichabod Crane ; au matin, on ne retrouve qu'une citrouille éclatée, que le texte ne dit nulle part sculptée.
Au XIXe siècle, la citrouille américaine est d'abord un emblème des moissons et de Thanksgiving. Selon l'historienne Cindy Ott, la première image d'une citrouille-lanterne est probablement une gravure parue dans Harper's Weekly le 23 novembre 1867, avec un article qui ne parle pas d'Halloween. Sur la transmission par les émigrés, Clodagh Doyle reste prudente : « Je ne pense pas qu'on trouvera le lien direct, mais on peut dire avec certitude qu'on en fabriquait en Irlande. »
La France, elle, a sauté l'étape du navet. L'INA date de 1997 l'arrivée en force d'Halloween dans l'Hexagone. Cette année-là, un opérateur de téléphonie mobile installe 8 500 citrouilles dans les jardins du Trocadéro, et le cours de la citrouille grimpe de 12 % à Rungis. Avec le passage à l'heure d'hiver le 25 octobre, la nuit tombera tôt le 31. L'occasion de tenter la lanterne au rutabaga, juste pour voir la tête des voisins.
Vos questions
Pourquoi écrit-on parfois « Hallowe'en » ?
L'apostrophe signale la contraction de even, forme ancienne de evening (le soir), dans All Hallow Even.
La citrouille d'Halloween est-elle un potiron ?
Pas vraiment. La citrouille appartient à l'espèce Cucurbita pepo, comme la Connecticut Field, la grosse courge orange que les fermes américaines du XIXe siècle cultivaient surtout comme fourrage. Le potiron relève d'une autre espèce, Cucurbita maxima.
Nos sources
- National Museum of Ireland, notice de collection « Ghost turnip » (lanterne de Fintown, comté de Donegal)
- Catholic News Service, « Irish folklife expert says Halloween traditions began in Ireland », propos de Clodagh Doyle (National Museum of Ireland, division Irish Folklife), 2017
- National Geographic, « The twisted transatlantic tale of American jack-o'-lanterns », 2020 (propos de Nathan Mannion, EPIC The Irish Emigration Museum, et de Cindy Ott)
- Ronald Hutton, The Stations of the Sun: A History of the Ritual Year in Britain, Oxford University Press, 1996
- Mairi Robinson (dir.), The Concise Scots Dictionary, 1985 (noms du rutabaga en Écosse)
- Katharine Briggs, A Dictionary of Fairies, 1976 (légende de Will the Smith, Shropshire)
- Merriam-Webster, article sur l'histoire du mot jack-o'-lantern et entrées « jack-o'-lantern » et « Halloween »
- Xavier Delamarre, Dictionnaire de la langue gauloise, éditions Errance (étymologie de Samhain)
- Pierre-Yves Lambert, La Langue gauloise, éditions Errance (calendrier de Coligny, mois Samonios)
- Lugdunum, musée et théâtres romains (Lyon), calendrier gaulois de Coligny ; Paul-Marie Duval et Georges Pinault, Recueil des inscriptions gauloises, tome III, Les calendriers, CNRS
- The Catholic Encyclopedia, article « All Saints' Day », 1907
- Cindy Ott, Pumpkin: The Curious History of an American Icon, University of Washington Press, 2012, et l'exposition en ligne associée
- WGBH (radio publique de Boston), sujet sur l'origine des citrouilles d'Halloween, 2021
- INA, « C'est en 1997 qu'Halloween débarque en force en France », 2022
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