
Votre clavier AZERTY hérite des machines à écrire américaines et n'a reçu sa première norme qu'en 2019
On raconte que le QWERTY a été pensé pour empêcher les barres des machines à écrire de se coincer. Deux chercheurs de Kyoto en doutent sérieusement. Côté français, le É majuscule reste un casse-tête sous Windows, à moins de connaître les bons raccourcis.

L'essentiel en 30 secondes
- Le QWERTY prend forme aux États-Unis dans les années 1870 ; la thèse des barres qui se coincent reste discutée
- L'AZERTY, variante française établie par l'usage, n'a reçu sa première norme que le 2 avril 2019 : la NF Z71-300 de l'AFNOR
- Sous Windows 11 (version 24H2), la disposition « Français (Standard, AZERTY) » donne É, Ç, œ et « » sans code à retenir
Sommaire
Commencez une phrase par « Ça » sur un ordinateur sous Windows. Le ç minuscule attend sagement sous le 9, mais sa majuscule n'existe pas sur le clavier français classique. Même punition pour le É d'« État », le Œ d'« Œuvres complètes » et les guillemets que vous lisez ici. Ces trous ont une histoire, et elle ne commence pas en France.
1868, un clavier façon piano, rangé de A à Z
En novembre 1868, à Milwaukee, Christopher Latham Sholes et ses associés expédient leur première « Type-Writer » à Chicago. Son clavier compte 28 touches, ressemble à celui d'un piano et suit l'ordre alphabétique : de A à N de gauche à droite, puis de O à Z en revenant vers la gauche. Le premier client n'est pas une secrétaire, mais Edward Payson Porter, directeur d'une école de télégraphie de Chicago.
Puis les lettres jouent aux chaises musicales. Le 1er mars 1873, James Densmore, associé de Sholes, signe un contrat de fabrication avec E. Remington & Sons, et la « Sholes & Glidden Type-Writer » sort en avril 1874. En 1878, Sholes fait breveter un clavier qui commence déjà par QWERTY (brevet américain n° 207 559). La version que nous connaissons n'est pourtant figée qu'en 1882, quand les distributeurs de la machine déplacent le M à côté du N et intervertissent le C et le X, pour contourner des brevets. En 1893, cinq grands fabricants réunis dans un trust l'adoptent, et en 1898 il est devenu la norme de fait.
L'histoire des barres qui se coincent a du plomb dans l'aile
L'explication la plus répandue tient en une image. Sur ces machines, les barres qui portent les caractères sont disposées en corbeille et frappent toutes au même point. Deux barres voisines lancées coup sur coup risquent de s'accrocher, et Sholes aurait donc éloigné les paires de lettres fréquentes en anglais. En 2016, une brochure du ministère de la Culture la présente encore comme un fait, et date même le QWERTY de 1868. Petit problème : le clavier de 1868 était alphabétique.
En 1980, Hisao Yamada, de l'université de Tokyo, en défendait une version prudente : Sholes aurait placé une partie des paires fréquentes face à face. Trente ans plus tard, deux chercheurs de Kyoto, Koichi et Motoko Yasuoka, ont examiné des Sholes & Glidden conservées dans des musées. Le duo TH, le plus fréquent en anglais, a bien ses deux barres diamétralement opposées. ER, le deuxième, a les siennes presque collées, à 16 degrés l'une de l'autre.

Leur piste mène au télégraphe. Selon eux, les premiers utilisateurs étaient surtout des télégraphistes qui recopiaient du morse, et plusieurs déplacements de lettres répondraient à leurs besoins. En morse américain, le Z se confond avec la suite S et E, bien plus fréquente. Mieux valait donc loger le S entre le Z et le E. Quant au clavier conçu pour ralentir la frappe, ils jugent l'idée absurde : un télégraphiste trop lent aurait perdu le fil du message. Les deux auteurs reconnaissent pourtant que l'origine du QWERTY « n'a pas été élucidée ».
Aucun acte de naissance pour l'AZERTY
Le clavier français permute quelques touches. Le A et le Q échangent leur place, le Z et le W aussi, et le M remonte à droite du L, exactement là où Sholes l'avait mis dans son brevet de 1878. Les chiffres, eux, demandent la touche Maj. Les documents officiels n'avancent ni inventeur ni date précise. La Délégation générale à la langue française et aux langues de France (DGLFLF) parle d'une « variante » du QWERTY, l'AFNOR d'une disposition « établie par l'usage ».
Selon l'AFNOR, on ne l'utilise qu'en France, dans certains pays d'Afrique et en partie en Belgique, où l'on dit d'ailleurs nonante plutôt que quatre-vingt-dix. Faute de modèle de référence, chaque fabricant et chaque système d'exploitation a longtemps fait à sa guise, si bien que l'arobase et le symbole euro ne sont pas toujours au même endroit.
L'AFNOR avait pourtant publié en 1987 une norme, annulée depuis, pour un clavier de bureau dit « ergonomiquement rationnel ». L'AZERTY, lui, n'avait jamais eu droit à sa norme.
É, Ç, Œ, les grands oubliés du clavier français
Sous Windows, avec le clavier français traditionnel, la touche morte AltGr + 7 suivie d'une majuscule donne un À ou un È. Pour l'accent aigu, en revanche, « il n'y a point de salut », écrit la DGLFLF. Le Ç majuscule, les ligatures æ et œ et les guillemets « » manquent aussi sur la plupart des claviers vendus en France. Même le ÿ de L'Haÿ-les-Roses devient impossible en capitales, fâcheux quand un formulaire exige le nom de la commune en majuscules. La commune d'Y, dans la Somme, s'en tire mieux.
Ces lacunes ont installé une idée fausse, celle de majuscules qui se passeraient d'accent. Certains services de l'État (INSEE, état civil) ont rempli jusqu'à récemment leurs bases en capitales non accentuées, relève la DGLFLF. L'Académie française rappelle au contraire qu'en français « l'accent a pleine valeur orthographique ». Demandez à quelqu'un s'il préfère être INTERNE ou INTERNÉ à l'hôpital.
En avril 2019, des algorithmes retouchent l'AZERTY
Le chantier démarre fin 2015, sur proposition de la DGLFLF. Une enquête publique menée en juin 2017 recueille plus de 3 000 commentaires, et la norme NF Z71-300 paraît le 2 avril 2019. Elle propose deux claviers. Le premier, l'AZERTY amélioré, garde les 26 lettres et les chiffres à leur place et reconduit 93 % des positions connues, d'après l'AFNOR. Certaines lettres accentuées, la ponctuation, l'arobase ou les symboles monétaires changent en revanche de touche. Le second, le BÉPO, né en 2003 et inspiré du clavier américain Dvorak, chamboule aussi les lettres.
Pour caser les nouveaux caractères, des chercheurs de l'université Aalto, en Finlande, épaulés par Inria Lille, l'institut Max-Planck d'informatique et l'ETH Zurich, ont fait tourner des programmes sur d'immenses corpus de textes en français. Le point médian figure sur les deux claviers, un choix que l'AFNOR dit étranger aux débats sur l'écriture inclusive. Il sert en catalan, entre deux L, et en occitan gascon.
Taper É, Ç, œ et « » sans changer d'ordinateur
Depuis 2024 et la version 24H2 de Windows 11, Microsoft propose une disposition « Français (Standard, AZERTY) » conforme à la NF Z71-300. Majuscules accentuées et ligatures y passent par AltGr, d'après sa documentation :
- É s'obtient avec AltGr + Maj + é, et la même logique vaut pour À, È et Ê ;
- Ç avec AltGr + Maj + C ;
- œ avec AltGr + O, et Œ avec AltGr + Maj + O ;
- les guillemets « et » ont chacun leur touche.
Sur l'ancien AZERTY de Windows, il reste les codes Alt. Touche Alt enfoncée, tapez sur le pavé numérique (pas la rangée du haut) 0201 pour É, 0199 pour Ç, 0156 pour œ, 0140 pour Œ, 0171 et 0187 pour « et ».
Sur Mac et sous Linux, verrouillez les majuscules puis tapez é pour obtenir É, un geste qui marche aussi avec à, rappelle l'AFNOR.
Vos questions
Faut-il vraiment accentuer les majuscules ?
Oui, recommande l'Académie française, y compris pour la préposition À. Ce n'est pas une obligation légale, mais l'AFNOR juge incorrect d'écrire les majuscules sans accents, source de confusions.
Mon clavier actuel va-t-il devenir obsolète ?
Non. La norme n'oblige personne, et l'AFNOR précise que les claviers actuels restent fonctionnels.
Nos sources
- Koichi Yasuoka et Motoko Yasuoka, « On the Prehistory of QWERTY », Zinbun, n° 42, Institut de recherche en sciences humaines de l'université de Kyoto (volume 2009-2010)
- Christopher Latham Sholes, brevet américain n° 207 559, « Improvement in Type-Writing Machines », 1878
- Délégation générale à la langue française et aux langues de France (ministère de la Culture), « Vers une norme française pour les claviers informatiques », collection Repères, janvier 2016
- AFNOR, communiqué de presse « Clavier informatique : une norme volontaire pour faciliter l'écriture du français », 2 avril 2019
- AFNOR, dossier de presse « Clavier informatique », norme volontaire pour faciliter l'écriture du français, 2 avril 2019
- AFNOR, norme NF Z71-300, « Interfaces utilisateurs, dispositions de clavier bureautique français », 2019
- AFNOR, norme NF E55-070, machines de bureau, claviers alphanumériques ergonomiquement rationnels, 1987 (norme annulée)
- Microsoft Learn, « La nouvelle disposition du clavier AZERTY française » (Windows 11, version 24H2), 2024
- Microsoft, documentation de la page de codes Windows-1252 (codes Alt des caractères accentués)
- Académie française, position sur l'accentuation des majuscules, citée par la DGLFLF en 2016
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